Le mirage de la révolution

Marx et les groupes radicaux permettent de comprendre l’auto-transformation du monde. Mais aucune compréhension ne permet de dévier l’histoire de sa trajectoire. Comprendre les lois qui régissent l’histoire ne permettent aucunement à des apparents individus de s’en saisir pour transformer l’histoire, puisque leur capacité à comprendre l’histoire et à la transformer est déterminée par l’auto-mouvement de l’histoire lui-même. En effet, tant que la conscience est identifiée à une identité sociale, la totalité de l’expérience que fait la conscience d’elle-même est déterminée par le rapport social dans laquelle la personne sociale s’est constituée.
C’est ainsi qu’à certains moments critiques de l’histoire humaine, des consciences individuelles ont pu atteindre un seuil de bouleversement de leur réalité restreinte qui produit une implosion de l’identité sociale. Ces renversements de masse de la conscience ne sont que le fruit de la substance historique mondiale qui périclite à un moment et un espace donné. Ainsi va la révolution. C’est ce changement radical de perspective qui produit un bouillonnement de pratiques révolutionnaires où les actes des apparents individus ne sont plus vécus par ceux qui les accomplissent comme des actes personnels. Il y a une communion, une réintégration avec la substance du monde qui génère un enthousiasme d’une puissance inouïe qui rend impossible la continuation de la conformation à un rôle social et donc à la soumission à une activité qui serait contraire au déploiement spontané des vrais besoins humains immédiats. Au cœur de la révolution, une révolution du cœur si puissante est vécue que ce cœur devient le dictateur irréfragable de toutes les impulsions pratiques, de toutes les manifestations qui vibrent puissance, joie, amour et sérénité inébranlable.

Si nous avons aussi peu de témoignages directs de ces périodes, c’est que l’effervescence des nécessités pratiques du moment laisse peu de place à l’idée même de faire tentative d’une production intellectuelle quelconque.
De plus, lorsque ce sont les conditions historiques qui imposent du jour au lendemain ce changement explosif de perspective, il devient très difficile pour les révolutionnaires de trouver les mots qui permettront de rendre compte de cette non-expérience au commun des mortels.
Cette fusion avec le mouvement impersonnel de la vie rend souvent dérisoire toute tentative d’expliquer ce qui ne peut pas ne pas être. Enfin la quasi-totalité des révolutionnaires disparaissent en toute logique avec la révolution.

Hors du cœur-révolutionnaire, l’éveil de la conscience se fait de manière très ponctuelle et isolée au gré d’un itinéraire plus intimiste.
Ce bouleversement de perspective se produisant au sein d’un rapport social qui lui reste monolithique, la forme par laquelle ce repentir est partagée reste donc empreinte de mythologie.
Le point commun entre tous ces partages est que nous sommes cette source divine à partir de laquelle se déploie la totalité de la manifestation.
Nous nous reconnaissons comme la Vie qui génère son être dans un mouvement parfait à la chronologie impeccable.
Seulement une fois reconnu comme cette source, la totalité de la manifestation peut nous être appréhendable rationnellement mais il n’y a plus aucune volonté personnelle pour juger que l’auto-déploiement du monde serait perfectible puisque l’impulsion même d’un perfectionnement provient de l’auto-ajustement de sa substance.
Ainsi, si l’auto-produire d’une explication rationnelle du monde est un jeu amusant, il n’y a aucun enjeux quant à la conscience révolutionnaire puisque toute conscience vraie est le fruit d’une révolution et que toute révolution trouve à sa racine la conscience universelle.
Le monde en capacité de se décrire lui-même via l’Homme est un effet du mouvement révolutionnaire de la conscience universelle et en aucun cas un moyen de mettre en mouvement celui-ci.
Ainsi tout le monde est à sa place, et son existence trouve sa légitimité dans le fait même qu’il est le produit de la substance mondiale, tout comme sa disparition.
Pour conclure un individu révolutionnaire, un groupe révolutionnaire cela n’existe pas. Il n’y a que la révolution, la Vie sans personne pour la vivre. C’est bien en abandonnant le fardeau social illusoire d’un rôle personnel quelconque dans l’auto-mouvement du vivant que peut se révéler à soi-même la légèreté de cette merveilleuse lumière de vie que nous sommes. Respirer un grand coup et se lâcher la grappe. Pour que rayonne enfin cette énergie révolutionnaire impersonnelle sans enjeux que nous nous interdisions d’émettre.

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