Adulte
La représentation de ce qu’est un adulte — c’est-à-dire un homme « accompli » — diverge selon les époques, les régimes de production et selon la classe sociale. Ce que l’on nomme « maturité » n’est donc pas une essence intemporelle : c’est une figure historiquement déterminée, socialement prescrite, et matériellement produite.
Ainsi, pour le commun des mortels, faire preuve de maturité consiste à accueillir en soi les conditionnements sociaux d’une époque, à les intérioriser, puis à s’y identifier. On appelle alors « devenir adulte » le fait de consentir à la forme d’existence dominante : ses codes, ses renoncements, ses hiérarchies, ses peurs, ses réflexes, et jusqu’à ses mensonges. Autrement dit : on confond l’intégration à l’ordre social avec l’accomplissement humain.
Or le cadre limité et aliénant que proposent les sociétés de l’avoir peut être très diversifié dans ses styles, ses institutions, ses discours moraux, ses modèles éducatifs, ses idéaux familiaux ou ses promesses politiques ; mais il se rejoint toujours en une chose essentielle : l’accomplissement qu’elles proposent est un faux accomplissement. Ce qu’elles nomment « réalisation » n’est, en vérité, que la réussite d’une scission : une réduction de notre vraie nature, un rétrécissement organisé de la vie en nous. C’est un accomplissement négatif : l’accomplissement d’un anti-accomplissement.
Car ce qui est visé n’est pas l’épanouissement de l’être humain comme totalité vivante, mais l’ajustement fonctionnel d’un organisme à la reproduction d’un monde déjà séparé. Le sujet « mûr » est celui qui s’est rendu compatible avec l’ordre existant ; non celui qui a déployé en lui la vérité de l’humain.
C’est pourquoi les comportements que l’on prête à l’enfance — la spontanéité, la joie, la confiance et cet amour inconditionnel — ces qualités sont bien présentes, mais elles ne sont pas encore conscientes d’elles-mêmes : elles n’ont pas encore accompli ce retour à soi par lequel la vie se reconnaît comme sa propre source et s’ancre définitivement. C’est pourquoi l’enfant, être générique en puissance mais encore immédiat, peut être dévié de sa trajectoire jusqu’à produire, par dressage progressif, l’anti-naturel, ces qualités originelles sont alors dévalorisés, écrasés, refoulés. Non pas parce que ces qualités seraient immatures en elles-mêmes, mais parce qu’elles sont structurellement incompatibles avec les nécessités de reproduction du mode de production qui a vu naître l’individu en question. La société n’éduque pas d’abord pour libérer : elle forme pour faire tenir.
L’enfant est très vite imprégné des conditionnements sociaux dans leur forme : il apprend les gestes, les expressions, les règles, les rôles, les polices du langage, les attentes. Mais il ne saisit pas encore, dans le fond, la nécessité du mensonge. Il n’a pas encore été assez brisé pour intégrer comme nécessité le travail de feindre,de calculer, de renoncer à l’évidence du vivant, de se soumettre à la nécessité de se trahir pour être reconnu. Ainsi il va spontanément reproduire ce qu’il a vu et entendu, mais d’une manière si naïve et entière que cette reproduction devient une critique parodique, acide, involontaire, de la société en question : parce qu’il n’a pas encore intégré en profondeur tout le renoncement à notre belle nature que cette société exige.
Il y a là quelque chose de décisif : l’enfant peut répéter les formes, mais il ne répète pas encore la mutilation intérieure qui rend ces formes « normales ». Il mime l’ordre, mais sans y ajouter l’adhésion intime. Et c’est précisément cette absence d’adhésion profonde qui transforme son imitation en satire vivante : une vérité surgit malgré lui, car il ne sait pas encore mentir avec la compétence sociale requise.
Ainsi, le parcours qui mène de l’enfant à l’adulte est, dans les sociétés de la valeur, un processus d’écrasement de l’être générique : d’abord dans ses couches superficielles, puis, selon des intensités variables, jusque dans ses profondeurs. Et cette intensité dépend, plus ou moins directement, du niveau de domination de la valeur d’échange comme abstraction de l’homme à lui-même : plus la valeur devient la médiation universelle, plus la scission devient totale, plus le « moi » social doit se durcir, plus l’être générique doit être enfoui.
Il faut ici aller jusqu’au bout de la logique : quel être ayant en lui une joie puissante et frondeuse se conformerait à la triste reproduction de l’exploitation ? Quel être ayant cultivé en lui-même la reconnaissance qu’il est cet amour vibrant, cet accueil infini, se laisserait enfermer dans des conditionnements classistes de domination ? Quel être enraciné dans la sérénité absolue de la conscience, se sachant comme Vie, pourrait croire qu’une « vie » de servitude vaut mieux que la mort du corps physique ? Quel être de vérité, retourné à la source de la source, pourrait accepter comme vrais les mensonges qu’une société se fait sur elle-même ?
Ces questions ne sont pas des effets de style : elles expriment une impossibilité structurelle. Elles indiquent que la reproduction d’un monde d’exploitation exige une opération préalable : la réduction de l’humain. Il faut, pour que l’ordre social tienne, que la joie soit humiliée, que la confiance soit brisée, que l’amour soit rendu suspect, que la vraie liberté soit assimilée à un danger, que la vérité soit confondue avec l’insolence, et que la vie soit rabattue sur la sous-vie.
C’est ainsi que la société de l’avoir ne produit pas uniquement des contenants, des récipients, des jarres à partir de l’argile, pour y mettre les denrées accumulables. Elle fait plus grave : elle ravage l’être générique, le forme, le durcit, et lui impose des limites, afin qu’il puisse contenir les schémas psychiques et comportementaux nécessaires à sa reproduction. Elle fabrique des individus comme elle fabrique des objets : en standardisant des formes, en imposant des fonctions, en interdisant des débordements, en neutralisant des puissances.
Ce point est essentiel : ce qui est produit, ce n’est pas seulement la marchandise, mais l’homme compatible avec la marchandise. Ce n’est pas seulement l’économie, mais l’homo-économicus. Ce n’est pas seulement la valeur, mais le sujet de la valeur. Et ce sujet n’est pas le moteur : il est l’effet individuel et transitoire d’une conscience aliénée dans une époque donnée, cristallisée dans un personnage social. L’« adulte » tel qu’on le célèbre est, bien souvent, le personnage réussi : celui qui s’est rendu adéquat à la forme historique dominante ou est sa minorité contestataire, jusqu’à croire que cette forme est sa nature.
Mais du point de vue de l’être générique, devenir adulte, maturer, s’accomplir en tant qu’humain signifie tout autre chose. Cela signifie se reconnaître en tant que conscience universelle : totalité du monde, totalité des potentiels, totalité de l’histoire qui a pu aboutir à la production de l’être humain comme conscience capable de prendre conscience d’elle-même — et donc capable de se réapproprier humainement sa production matérielle et psychique.
S’accomplir ne signifie alors qu’une chose : réaliser la totalité de la totalité. Non pas devenir « adapté », mais devenir total. Non pas devenir « fonctionnel », mais devenir vrai. Non pas s’identifier à un personnage social, mais reconnaître le fond impersonnel, infini, auto-réfléchissant, qui précède et traverse toutes les formes historiques du moi. C’est seulement à partir de cette reconnaissance que l’histoire cesse d’être une fatalité subie, et devient une matière consciente, une puissance de transformation.
Il est décisif d’intégrer le génitif approprié — c’est-à-dire de comprendre la forme historique, sociale, économique, symbolique, qui conditionne les consciences et les vies. Mais il est tout aussi décisif de ne pas en utiliser pour désigner l’être générique : c’est-à-dire de ne pas absolutiser une forme particulière, de ne pas la prendre pour l’essence de l’humain, de ne pas confondre l’aliénation avec la vérité.
Autrement dit : il faut comprendre la détermination sans s’y enfermer ; saisir l’histoire sans s’y identifier ; reconnaître la forme sociale sans prendre cette forme pour la source. Car la source — la source de la source — n’est pas la société de l’avoir : c’est la conscience vivante, l’être générique, la totalité qui se sait, et qui peut, dans certaines périodes de rupture, se dégager de l’illusion du personnage social, et retrouver une joie révolutionnaire qui n’est pas un optimisme psychologique, mais la signature intérieure d’une libération réelle.
CC


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