Logos

La naissance du langage se fait d’un point de vue purement pragmatique pour l’organisation de la collectivité. Ce langage limité n’est pas le logos, il ne suffit de savoir parler pour exprimer le logos. Pour que le logos apparaisse, il faut que l’homme à travers sa pratique humaine soit suffisamment séparé de lui-même pour que dans le déchirement il surgisse un seuil d’angoisse et d’interrogation qui poussent le sujet humain à une réflexion sur la rationalité du monde qui ne va plus de soi. L’interrogation n’est possible qu’une fois que l’individu séparé du tout est né mais se croire un individu séparé n’est pas suffisant pour produire le Logos, le Logos est l’expression de cela ou celui qui a fait retour à l’Unité. Hegel nous dit que les mots sont des pensées déterminées dans des sons… Marx ajouterait par des rapports de production. Le Logos ne peut donc émerger qu’à un stade d’aliénation historique déterminé lorsque l’homme en distinction de lui-même peut se regarder en face et se questionner sur lui-même. Cette différence apparaît de manière exemplaire dans le rapport aux mathématiques, qui constituent sans doute le pont le plus flagrant entre l’Égypte et la Grèce. Si l’on prend cet exemple, ce n’est pas parce que les mathématiques seraient le lieu du Logos, mais précisément parce qu’elles marquent la limite égyptienne: en elles-mêmes, les mathématiques sont impropres à produire le vrai, au sens plein du terme. Elles atteignent une nécessité abstraite, formelle, indépendante de l’opinion et de l’autorité, mais étrangère au mouvement réel de la vie. Les civilisations orientales, et l’Égypte en particulier, disposent ainsi de savoirs mathématiques efficaces, opératoires, mais clos, intégrés à un ordre sacral et administratif et donc incapable de produire une démonstration : la règle vaut parce qu’elle fonctionne et parce qu’elle est transmise. Avec la Grèce, et singulièrement avec Euclide, ces mêmes contenus changent de statut : ils deviennent une science démonstrative fondée sur des définitions, des axiomes et la nécessité interne de la preuve. Euclide incarne le moteur rationnel du Logos appliqué aux mathématiques, transformant des savoirs pratiques en démonstrations nécessaires. Comme le souligne Hegel, les mathématiques disent certes quelque chose de nécessaire, mais un nécessaire abstrait, extérieur au mouvement vivant du concept. Cette abstraction n’est possible que là où la séparation est accomplie : séparation du savoir et du sacré, de la règle et de son fondement, de l’homme et du monde. La géométrie euclidienne manifeste ainsi un seuil historique décisif : non pas le Logos lui-même, mais la condition négative qui rend possible son application.
L’homme ne s’interroge sur la séparation que là où la séparation est la plus visible et c’est en Grèce qu’il y a la séparation de la communauté en classes sociales maîtres/esclaves avec des individus livrés à eux même, où un maître peut s’endetter et devenir esclave lui-même. C’est en Grèce que la division du travail fait naître l’individu qui est à la fois dépendant et opposé aux autres individus contrairement à l’orient dont l’homme se fond dans une communauté domestique autonome.
Voir la séparation c’est être en mesure de prendre conscience que le tout est le Un puisque si il y a du séparé c’est qu’il y a bien en amont une Unité qui s’est ensuite séparé. En revanche, se questionner ne suffit pas, cela n’est pas du ressort de la déduction intellectuelle, le Logos est révélé lorsque l’interrogation s’épuise et cesse pour laisser place à l’expression du mouvement réel de la vie qui contient en elle-même ce qui est. Les Grecs étaient devenus des individus, des personnages, ils s’expérimentaient déjà comme séparés du monde ainsi retrouver l’unité présuppose une dissolution de l’individu. Un grec du Logos n’imagine pas l’unité, il la vit, il ne peut donc plus croire qu’il serait une personne limitée a un prénom et quelques conditionnements sociaux. Émancipé des conditionnements sociaux, il est possible de poser un regard objectif sur le monde, mais l’offensivité, la perspicacité et l’aiguisement du discernement de ce regard dépend du seuil contradictoire de culture de celui qui Voit.
Ainsi, si les cultures hindouistes et bouddhiques produisent des sagesses introspectives capables de réaliser l’absolu, cette lucidité reste centrée sur l’intériorité et n’affecte pas les structures matérielles et sociales : elle éclaire l’individu, mais ne transforme pas l’histoire. En revanche, les présocratiques et le Logos grec engagent une réflexivité radicale qui confronte et critique le monde objectif, rendant possible une action révolutionnaire sur les conditions matérielles et sociales, ouvrant la voie au Christ révolutionnaire. C’est pourquoi l’Advaita produit : « Toutes choses sont manifestation d’un même flux » et : « Tu as droit à l’action, mais non aux fruits de l’action », alors que les présocratiques affirment : « Le Tout est Un » et préfigurant le matérialisme dialectique « Le pôlemos est père de toutes choses », « Or l’éternel vérité de ce logos n’est pas comprise par les hommes, […]. Et bien que l’Univers, dans son devenir, lui obéisse, les hommes ressemblent à des ignorants quand il s’exerce à des paroles et à des actes pareil à ce dont moi, distinctivement, je découpe et explique ici la nature contradictoire. […] », accouchant du Christ radical chassant les marchands et les changeurs du Temple.
En effet, une fois réalisé l’unité, le fond absolu duquel part le regard est toujours le même mais la forme d’expression qu’il prend dépend du potentiel historique de celui qui l’exprime, voilà la seule distinction entre Bouddha et le Christ. Un grec du Logos s’est reconnu comme vision claire et impersonnelle, comme conscience universelle au sein de laquelle tout apparaît ainsi que comme substance de toute manifestation, il est le Un, il est le Tout. Ce qui fait que le Christ ou les présocratiques partagent une radicalité incisive contre la société moderne vient du fait qu’en tant que forme d’expression, ils sont les produits d’une structuration sociale qui est le fondement contradictoire de la société moderne. Le mode de production capitaliste mondial est l’héritier de l’Antiquité alors que le despotisme oriental ayant disparu ses vrais sagesses bien que justes dans l’absolu sont impropres à appréhender la totalité du monde actuel.
Le logos est le tout du monde et le tout du monde est la vérité. Le Logos est ce qui subsiste de radicalité dans la perspective historique des communautés primitives car le mot « Leg » et le « Log » qui forment « Logos » vient de l’acte de cueillir des chasseurs-cueilleurs. La seule rationalité, le seul acte de compréhension est de cueillir, d’accueillir le tout du monde comme vérité.
Le Logos est le partage que nous sommes tous la même conscience universelle, non pas comme discours mais comme réalité vécu par celui qui partage.
Ce n’est donc pas quelque chose qui vient de l’imagination ou de la pensée des gens aliénés qui veulent comprendre le monde à partir de leur petite vie, mais la vérité est la totalité au-delà même de l’histoire de l’homme qui devient… Les hommes du Logos n’ont rien à dire personnellement.
CC



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